AGRICULTEURS EN COLÈRE

L’Amérique arrose, l’Europe désarme

Tribune de Patrick Legras pour Agriculteurs en Colère.

Washington annonce près de 14 milliards de dollars de soutien au titre de la campagne 2025. En Europe, la future PAC reste en négociation. Derrière les enveloppes budgétaires, une question décisive : voulons-nous encore donner à nos agriculteurs les moyens de produire et de vivre de leur travail ?

Aux États-Unis, un filet de sécurité qui se renforce

Le 7 octobre 2026, le ministère américain de l’Agriculture a annoncé environ 13,8 milliards de dollars de paiements bruts au titre de la campagne 2025, via les programmes Agriculture Risk Coverage (ARC) et Price Loss Coverage (PLC). C’est un record pour ces deux dispositifs depuis leur création dans le Farm Bill de 2014. Les montants effectivement versés seront réduits par les plafonds applicables et par l’abattement légal de 5,7 %.

L’un de ces programmes protège contre les baisses de revenus, l’autre contre les baisses de prix de certaines productions. Pour la seule campagne 2025, les producteurs éligibles reçoivent automatiquement le montant le plus favorable entre les deux formules. Les prix de référence ont également été renforcés.

Le message politique est clair : lorsque le marché fragilise les fermes, la puissance publique intervient. Le pays qui défend l’ouverture des marchés sait aussi organiser la protection de ses producteurs.

En Europe, un budget agricole dont les garanties font débat

Le projet européen pour 2028-2034 prévoit une enveloppe réservée d’au moins 300 milliards d’euros pour le soutien au revenu et aux crises, dont 293,7 milliards pour les revenus et 6,3 milliards pour un filet de sécurité. La PAC serait intégrée à des plans de partenariat nationaux et régionaux.

La Commission précise que d’autres financements pourraient bénéficier à l’agriculture et aux territoires ruraux dans une enveloppe partagée de 453 milliards d’euros. Elle prévoit aussi un accès anticipé à 45 milliards au sein de cette enveloppe. Ces sommes supplémentaires ne constituent donc pas, à elles seules, un budget agricole exclusivement réservé.

La PAC 2021-2027 dispose, elle, de 386,6 milliards d’euros répartis entre ses deux piliers. Mettre ce total face au seul plancher de 300 milliards ne suffit pas à mesurer une baisse à périmètre constant. Cela révèle néanmoins une question majeure : quelle part des moyens agricoles restera clairement identifiée, garantie et accessible aux exploitations ?

Pour Agriculteurs en Colère, l’agriculture ne peut pas devenir une variable d’ajustement entre des priorités nationales concurrentes. Nous demandons un budget agricole lisible, dédié et à la hauteur des besoins. Le projet reste en négociation : il faut peser sur les décisions avant qu’elles soient prises.

Comparer des stratégies, sans mélanger les chiffres

Dans sa prévision de septembre 2026, l’USDA estime les paiements directs du gouvernement fédéral aux agriculteurs américains à 47,4 milliards de dollars pour 2026, contre 27,9 milliards en 2025. Cette hausse comprend à la fois le renforcement des programmes liés aux prix et aux revenus et des aides supplémentaires, notamment face aux catastrophes. Ces montants ne comprennent ni les prêts de l’USDA ni les indemnités de l’assurance récolte fédérale.

Les 13,8 milliards annoncés pour ARC et PLC ne doivent pas être ajoutés mécaniquement à cette prévision annuelle. De même, diviser les enveloppes américaines et européennes par des surfaces ou des nombres d’exploitations différents ne permet pas une comparaison fiable.

La différence stratégique mérite pourtant d’être débattue. Les États-Unis renforcent des dispositifs qui se déclenchent lorsque les prix ou les revenus se dégradent. L’Europe doit, elle aussi, garantir des soutiens capables de répondre aux crises, en complément d’un revenu agricole mieux rémunéré par les marchés.

Le GNR rappelle le besoin de stabilité

En France, le gazole non routier agricole reste un exemple concret du lien entre décisions publiques et coûts de production. En janvier 2024, le gouvernement a annoncé l’annulation de la trajectoire de hausse de sa fiscalité. Sous conditions, le tarif réduit d’accise de 3,86 euros par hectolitre s’applique directement à la livraison depuis le 1er juillet 2024.

Cette stabilité doit être préservée. Une exploitation a besoin de visibilité pour investir, transmettre et continuer à produire. Alourdir ses charges sans lui assurer une rémunération suffisante revient à affaiblir notre capacité de production.

Nous demandons une politique agricole assumée

L’alimentation n’est pas une marchandise comme les autres. Elle engage notre indépendance, la vie de nos territoires et notre capacité à nourrir la population. Une ferme qui disparaît ne se remplace pas par une ligne supplémentaire dans un tableau d’importations.

Nous demandons à la France et à l’Union européenne de défendre un budget agricole à la hauteur, des filets de sécurité efficaces et des règles commerciales équitables. L’ouverture au monde ne doit pas se traduire par un désarmement de nos producteurs.

Nous ne demandons pas l’aumône. Nous demandons une vision.

Patrick Legras
Agriculteurs en Colère

Pour un avenir à l’agriculture française

Revenus, règles commerciales, simplification, production et transmission : ces choix doivent être débattus publiquement. Agriculteurs en Colère demande des États généraux de l’agriculture française.

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Sources et repères

Tribune adaptée pour le site à partir du texte de Patrick Legras daté du 18 octobre 2026. Repères budgétaires et réglementaires actualisés le 23 octobre 2026 ; les montants prévisionnels et les propositions européennes restent susceptibles d’évoluer.